Que devient Beartooth lorsque Caleb Shomo commence enfin à s’aimer ? Depuis ses débuts, le groupe transforme colère, dépression et dégoût de soi en metalcore cathartique. Below avait poussé cette noirceur très loin. The Surface commençait à remonter. Avec Pure Ecstasy, sixième album du groupe et premier chez Fearless Records, Shomo ne cherche plus seulement à survivre. Il essaie de vivre.
Le changement s’entend immédiatement. Beartooth est plus lumineux, plus pop, parfois beaucoup plus doux. Mais parler d’un album heureux serait trompeur. Le coming out de Shomo, son éducation religieuse et la relecture de son propre passé traversent profondément le disque. Pure Ecstasy parle moins du bonheur que de ce moment étrange où la liberté arrive enfin ; avec plusieurs années de retard et tous les dégâts dans ses bagages.
Les mêmes démons, un autre rapport de force
Pendant longtemps, Beartooth ressemblait à un mécanisme de survie mis en musique. Ici, les démons sont toujours présents. Simplement, Shomo ne leur laisse plus toute la place.
Bullshit retrouve ainsi la violence et le discours intérieur destructeur de l’ancien Beartooth, tandis que Beautiful Again regarde dans la direction opposée. Le mot important est peut-être « again » : Shomo ne cherche pas à devenir quelqu’un d’autre, mais à retrouver une partie de lui-même longtemps enfouie.
Cette idée change aussi la manière d’entendre le passé du groupe. Disgusting, Aggressive, Disease ou Below racontaient déjà la culpabilité, la solitude et la haine de soi. Shomo comprend simplement mieux aujourd’hui ce qu’il était en train de raconter.
Beartooth monte le refrain, pas forcément les amplis
Musicalement, Pure Ecstasy ne renie pas le metalcore. Les riffs, chugs, screams et breakdowns sont toujours là. Mais les mélodies prennent désormais beaucoup plus d’air.
Eyes Closed trouve un excellent équilibre entre les deux mondes : immédiat, massif et suffisamment agressif pour conserver les vieux réflexes du groupe. Free va beaucoup plus loin. Lumineux et ouvertement pop, le morceau risque toujours de faire grincer les dents de ceux qui attendent un nouveau Disgusting.
Pourtant, Shomo ne découvre pas soudainement son goût pour les refrains gigantesques. Il cesse surtout de le cacher. Et c’est peut-être la meilleure manière de comprendre ce nouveau Beartooth : non pas comme un groupe qui devient pop, mais comme un groupe qui n’éprouve plus le besoin de prouver qu’il ne l’est pas.
Le revers existe. À force de vouloir transformer chaque morceau en hymne, Pure Ecstasy frôle parfois la formule. Production très propre, refrains instantanés, structures fédératrices : tout fonctionne vite. Parfois trop vite. Lorsque chaque chanson veut lever les bras d’une salle entière, quelques-unes finissent forcément par marcher sur les pieds des autres.
Sortir de sa propre coquille
Le changement dépasse d’ailleurs la musique. Beartooth a longtemps été le laboratoire presque solitaire de Caleb Shomo. Cette fois, Jordan Fish, Skyler Acord ou Misha Mansoor participent au processus créatif, tandis que Connor Denis enregistre la batterie, dont Shomo s’occupait auparavant.
Le symbole est assez beau. Un projet né dans l’isolement apprend lui aussi à laisser entrer les autres. Jordan Fish semble notamment avoir aidé Shomo à trouver la force d’écrire plus directement sur sa sexualité. La collaboration ne transforme donc pas seulement le son de Pure Ecstasy. Elle participe à son sujet.
L’euphorie laisse des traces
Beartooth a-t-il perdu quelque chose dans cette transformation ? Peut-être. Le disque possède moins de sauvagerie, davantage de vernis et quelques passages où l’efficacité menace de devenir facilité. Ceux qui aiment Beartooth pour sa brutalité la plus sèche pourront légitimement rester à distance.
Mais réclamer éternellement un nouveau Disgusting pose une drôle de question : faut-il vraiment que Caleb Shomo continue de souffrir comme à 20 ans pour que Beartooth reste Beartooth ?
Made It apporte une réponse moins simple que son titre. En surface, tout ressemble à une arrivée : davantage de lumière, presque un soulagement. Shomo le décrit pourtant comme probablement le morceau le plus déchirant du disque. Parce qu’arriver quelque part permet aussi de regarder derrière soi et de mesurer ce que le trajet a coûté. « J’y suis arrivé » ne veut pas forcément dire « tout est réparé ».
C’est là que Pure Ecstasy fonctionne le mieux. Pas lorsqu’il cherche le refrain ultime ou le prochain moment de communion en concert, mais lorsqu’il laisse cohabiter deux vérités : Shomo va mieux, et certaines choses continueront probablement de faire mal.
Ce n’est peut-être pas le meilleur album de Beartooth, ni le plus lourd, ni même le plus mémorable de bout en bout. Mais c’est probablement celui que Caleb Shomo devait faire maintenant. Pendant des années, Beartooth lui a servi à hurler contre lui-même. Pure Ecstasy conserve les cris. Il change simplement de cible.
