Chez Angine de Poitrine, la technologie ne protège pas de l’erreur : elle peut l’enregistrer, puis la renvoyer au public quelques secondes plus tard. Khn de Poitrine refuse les parties de guitare et de basse préenregistrées. Tout doit être joué et empilé en direct, avec une conséquence assez simple : quand ça dérape, impossible de faire semblant.
Le plus étrange ? Le duo québécois ne cherche pas vraiment à réduire ce risque. Looper, changements entre guitare et basse, métriques inhabituelles, masque limitant la vision, chaleur… Angine de Poitrine accumule les contraintes. Le concert pourrait être plus sûr, plus confortable, plus prévisible ; ce serait justement moins drôle.
Une erreur ? Le looper s’en souvient
Dans un nouvel entretien accordé à Guitar World, Khn détaille le rôle central de son Boss RC-600. Grâce à ce looper, il enregistre plusieurs couches sur scène et donne au duo une ampleur difficile à obtenir à seulement deux musiciens.
Le piège est évident : la machine rejoue exactement ce qu’on lui donne. Une bonne prise reste une bonne prise ; une faute devient une boucle.
Khn le formule beaucoup moins poliment : « Si vous jouez comme une merde, le looper va la rejouer telle quelle au public. »
Il faut alors réagir avant que l’erreur ne revienne. Khn efface la mauvaise boucle tout en continuant à jouer, puis fait signe à Klek de Poitrine de prolonger la section de quatre, huit mesures ou davantage. Le batteur attend ; son partenaire répare les dégâts ; le morceau peut enfin repartir.
Pourquoi ne pas simplement tricher un peu ?
Quelques pistes préparées à l’avance suffiraient à rendre l’ensemble beaucoup plus fiable. Khn n’en veut pas. Pour lui, le problème commence dès la première partie préenregistrée : après une, pourquoi pas deux ? Puis trois ? Et où s’arrêter ?
« Chaque partie doit être jouée en direct. C’est tout le principe de ce freak show. »
Ce refus n’est donc pas une simple posture puriste. Il définit le spectacle. Si l’essentiel finissait par être préparé en amont, Khn estime qu’il pourrait tout aussi bien laisser la guitare de côté et construire une performance autour des filtres et des effets. Ce serait un autre projet ; plus vraiment Angine de Poitrine.
Comme si la musique n’était pas déjà assez difficile
La formule est pourtant exigeante avant même d’enfiler les costumes : microtonalité, métriques inhabituelles, boucles créées à la volée, passages rapides entre guitare et basse… Puis viennent les handicaps que le groupe s’impose lui-même.
Le masque réduit la vision périphérique. Les lumières clignotent en plein visage. La chaleur s’accumule ; de la peinture acrylique recouvre les doigts. Tout ce qui pourrait faciliter l’exécution semble avoir été soigneusement oublié.
Et c’est précisément ce qui amuse le duo. Derrière la virtuosité, il y a cette volonté de rendre la situation légèrement absurde : jouer sérieusement une musique complexe, dans un dispositif qui menace constamment de la faire partir de travers.
Et si ça devenait trop facile ?
Cette philosophie prend une autre ampleur depuis l’explosion du groupe, portée notamment par sa session KEXP enregistrée aux Trans Musicales de Rennes puis publiée en février. Geddy Lee et Alex Lifeson ont d’ailleurs récemment salué la virtuosité et les arrangements d’Angine de Poitrine, notamment son utilisation des boucles et des superpositions.
Plus les concerts deviennent importants, plus sécuriser la formule semblerait logique. Angine de Poitrine préfère conserver l’accident dans l’équation.
Khn le dit lui-même : « C’est dangereux, c’est imparfait. Et si un jour tout ça devient facile pour nous, on trouvera probablement un moyen de compliquer les choses à nouveau. »