Marrow Deep aurait pu être l’album où Mastodon regarde ses ruines. C’est finalement celui où il recommence à bouger.
Le contexte est pourtant lourd : premier disque sans Brent Hinds après environ vingt-cinq ans d’une alchimie à quatre, mort du guitariste quelques mois après son départ, disparition de la mère de Brann Dailor, conséquences de l’ouragan Helene pour Troy Sanders et sa famille. Cinq ans après Hushed And Grim, Mastodon avait toutes les raisons de prolonger cette veine sombre. Il choisit presque l’inverse.
Marrow Deep cogne, bifurque, accélère, flotte parfois. Le deuil traverse l’album, mais ne dicte pas son tempo. C’est probablement sa première réussite.
Le vide laissé par Brent Hinds
Évidemment, Hinds manque. Pas seulement pour ses solos, mais pour cette imprévisibilité capable de faire dérailler un morceau au meilleur moment. Pourtant, Marrow Deep rappelle aussi une évidence : Mastodon n’a jamais été l’œuvre d’un seul homme.
Bill Kelliher retrouve ici une belle férocité dans les riffs, tandis que Brann Dailor continue de pousser les morceaux vers l’avant. Barbarian’s Blood, Poisonous Weapons ou A Vampire’s Demeanor possèdent ainsi une nervosité qui manquait parfois à Hushed And Grim. Par instants, on retrouve même quelque chose de l’esprit de Blood Mountain : moins un son qu’une envie de prendre des virages.
Mais le plus intéressant reste ce que Mastodon fait de la place désormais libre. Nick Johnston ne joue pas au nouveau Brent Hinds. João Nogueira, lui, pousse les claviers au premier plan. Sur Moth And Bone, les synthétiseurs ne décorent plus les guitares : ils changent réellement la couleur du groupe.
C’est là que Marrow Deep devient autre chose qu’un simple album de transition.
Le deuil sans l’immobilité
Cette nouvelle palette entraîne Mastodon vers un prog très années 70, avec beaucoup de psychédélisme et une ombre de Black Sabbath particulièrement présente sur The Vanishing. L’apparition de Geezer Butler aurait pu tenir du trophée. Elle devient au contraire l’un des moments les plus naturels du disque, sa basse ouvrant une longue dérive lourde et cosmique.
À l’autre extrémité émotionnelle, Your Ghost Again traite directement de l’absence de Hinds sans chercher le grand hommage spectaculaire. Le morceau préfère la suspension, comme si le fantôme évoqué dans son titre devait rester quelque part dans le studio.
In The Ruins élargit encore cette idée. Inspiré notamment par les dégâts causés par l’ouragan Helene chez Troy Sanders, il ne parle plus seulement de perdre quelqu’un, mais de ce qu’il faut reconstruire ensuite. C’est finalement tout Marrow Deep : les ruines sont là, mais Mastodon refuse d’y habiter.
Moins de chaos, davantage d’espace
Tout n’est pas aussi fascinant. Le groupe joue remarquablement bien, les arrangements sont riches et la production conserve la puissance du Mastodon récent tout en retrouvant du nerf. Mais il existe parfois une différence entre la maîtrise et le danger.
C’est peut-être là que Hinds me manque le plus. L’ancien quatuor pouvait rendre indispensable une idée qui semblait absurde quelques secondes auparavant. Marrow Deep paraît par moments plus contrôlé, moins susceptible de se jeter volontairement dans le ravin. Pas forcément moins inspiré : simplement privé d’une partie de son ancien chaos.
En contrepartie, Mastodon respire autrement. Golden Spires, Moth And Bone puis le final The Vanishing / The Three Fates ouvrent progressivement le disque vers les synthétiseurs, le psychédélisme et le prog 70s. Même les nombreux invités — Josh Homme, Geezer Butler, Joe Duplantier, Randy Blythe, Nate Newton, Ben Koller ou Neil Fallon — renforcent cette impression : après avoir perdu l’un des siens, Mastodon ne cherche pas un remplaçant. Il agrandit la pièce.
Le premier album du prochain Mastodon ?
Il serait facile de mesurer encore Marrow Deep à Crack The Skye. Mais ce serait presque lui poser la mauvaise question. Le Mastodon de 2009 reposait sur une alchimie qui n’existe plus.
L’intérêt de ce neuvième album est justement ailleurs. Toutes les conditions étaient réunies pour entendre un groupe hésitant. On découvre au contraire un Mastodon plus vif qu’attendu, encore hanté mais déjà en mouvement.
Marrow Deep perd une partie du chaos de l’ancien quatuor. Il gagne autre chose : de l’espace. Tout ce qu’il en fera n’est pas encore parfaitement clair, et c’est précisément ce qui rend la suite intéressante.
Ce n’est peut-être pas seulement le premier Mastodon sans Brent Hinds. C’est peut-être, plus simplement, le premier album du prochain Mastodon.
