On raconte souvent l’histoire du heavy metal à partir de Black Sabbath. C’est logique : peu de groupes ont autant défini son langage. Mais en remontant à 1968, le récit devient plus trouble. Blue Cheer pousse déjà le blues rock vers une saturation extrême, Steppenwolf chante les mots « heavy metal thunder » et, au même moment, Black Sabbath commence à prendre forme à Birmingham.
Le plus intéressant n’est donc pas de chercher un unique « inventeur ». Le heavy metal semble plutôt être apparu par étapes : d’abord une nouvelle lourdeur sonore, puis des mots qui n’avaient pas encore le sens qu’on leur connaît aujourd’hui, avant que Black Sabbath ne donne à l’ensemble une identité suffisamment forte pour faire émerger un véritable genre.
1968 : le son existe déjà, mais personne ne l’appelle encore heavy metal
En janvier 1968, Blue Cheer publie Vincebus Eruptum. Le premier album du trio de San Francisco pousse le blues rock et le psychédélisme vers quelque chose de beaucoup plus massif : amplis saturés, distorsion envahissante et sensation de volume presque physique.
Sa reprise de Summertime Blues reste l’exemple le plus évident. Avec le recul, il est facile d’y entendre certains éléments qui deviendront familiers dans le metal. Mais parler directement de « premier album heavy metal » serait aller trop vite : cette lecture est largement rétrospective, appliquée à une musique enregistrée avant que le genre ne possède une identité clairement établie.
Blue Cheer montre surtout une chose essentielle : le rock avait commencé à devenir extrêmement lourd avant même que Black Sabbath ne sorte son premier disque.
Steppenwolf avait les mots, mais pas encore le genre
La même année, Born to Be Wild apporte une autre pièce du puzzle avec une formule devenue célèbre : « heavy metal thunder ».
L’histoire est séduisante au point d’avoir souvent été simplifiée : Steppenwolf aurait ainsi donné son nom au heavy metal. En réalité, Mars Bonfire ne cherchait pas à baptiser une nouvelle musique. Il a expliqué que l’expression lui était venue après un trajet en voiture marqué par un violent orage, avec notamment l’idée des métaux lourds du tableau périodique en tête.
Steppenwolf n’a donc pas consciemment nommé le genre. Le groupe a simplement fait entrer les mots « heavy metal » dans une chanson rock à un moment où leur signification musicale restait encore à construire.
Black Sabbath ne crée pas chaque ingrédient : il leur donne une forme
C’est sans doute ici que Black Sabbath devient impossible à contourner.
Tony Iommi, Geezer Butler, Bill Ward et Ozzy Osbourne n’ont pas inventé la distorsion, la lourdeur ou le blues poussé à ses limites. D’autres groupes avaient déjà exploré ces territoires. Mais lorsque Black Sabbath paraît en 1970, ces éléments cessent d’être seulement des effets de puissance.
Les riffs massifs de Tony Iommi, les atmosphères inquiétantes et l’imaginaire sombre du groupe forment un ensemble beaucoup plus cohérent. Quelques mois plus tard, Paranoid confirme cette identité. Puis Master Of Reality l’approfondit encore.
C’est probablement ce qui sépare Black Sabbath de nombreux précurseurs. On peut retrouver ailleurs des fragments du futur metal ; Sabbath en fait un langage. Les premiers albums de Black Sabbath montrent ainsi moins l’invention soudaine d’un genre que sa cristallisation rapide.
Le plus étrange : le nom arrive après la musique
L’histoire devient encore plus intéressante lorsqu’on observe le moment où « heavy metal » commence réellement à servir d’étiquette musicale.
Le critique américain Mike Saunders joue ici un rôle notable. En novembre 1970, il emploie l’expression dans une critique de Humble Pie publiée par Rolling Stone. En 1971, il la reprend dans Creem à propos de Kingdom Come, premier album de Sir Lord Baltimore, en évoquant ses « heavy metal tricks ».
Cette fois, la formule ne décrit plus un tonnerre associé à la route comme chez Steppenwolf. Elle commence à caractériser une musique.
Le mouvement est presque inversé par rapport à ce que l’on pourrait imaginer : le heavy metal n’a pas reçu un nom avant de se construire. Une partie de sa musique existait déjà lorsque la critique a commencé à trouver les mots pour la définir.
Alors, qui a vraiment inventé le heavy metal ?
La réponse change selon ce que l’on cherche.
Pour les premières formes d’un rock poussé vers une saturation et une lourdeur extrêmes, Blue Cheer est difficile à écarter. Pour l’une des apparitions les plus célèbres des mots « heavy metal » dans une chanson rock, Steppenwolf occupe une place particulière. Pour le moment où l’expression commence à devenir une catégorie musicale, la presse du début des années 1970 apporte une autre pièce essentielle.
Mais lorsqu’il s’agit d’identifier le groupe qui a donné au heavy metal une identité assez complète pour devenir un modèle, Black Sabbath reste le point de référence central.
C’est sans doute pour cela que les débats sur le « premier groupe de metal » tournent si facilement en rond. Chercher un morceau zéro ou une date exacte oblige à simplifier une évolution qui s’est produite dans plusieurs scènes à la fois.
1968 ressemble davantage à une collision qu’à une invention
Blue Cheer sort Vincebus Eruptum. Steppenwolf fait entendre Born to Be Wild. À Birmingham, Black Sabbath commence son histoire. Des musiciens séparés par des milliers de kilomètres poussent alors le blues, le psychédélisme et le rock vers des formes plus lourdes sans nécessairement chercher la même chose.
Le heavy metal se construit progressivement à partir de ces mutations : davantage de saturation, des riffs plus imposants, une esthétique plus sombre, puis un vocabulaire capable de réunir tout cela. Cette absence de frontière nette annonce déjà ce qui suivra, lorsque le genre se fragmentera en des dizaines de courants et de sous-genres.
En 1968, Blue Cheer avait donc déjà une partie du son, Steppenwolf avait les mots sans leur donner encore leur sens futur, et Black Sabbath était en train de se former. Deux ans plus tard, les contours du heavy metal devenaient beaucoup plus difficiles à confondre avec autre chose.