À l’occasion du Motocultor Festival 2026, nous avons rencontré Étienne Bianchi, l’homme derrière Shaârghot. Si l’univers dystopique du groupe impressionne par son esthétique et ses concerts, l’imagination de son créateur ne connaît pas vraiment de répit. Il revient sur ses inspirations, ses angoisses et ce cerveau qui ne semble jamais vouloir se mettre au repos…
Emma B. : Shaârghot, c’est une dystopie mise en musique ou une imagerie qui sert l’univers musical ?
Étienne Bianchi : L’un ne va pas sans l’autre, donc je ne peux pas les dissocier. C’est clairement indissociable pour moi : la musique va forcément avec le visuel et le visuel avec la musique. Sinon, il y a vraiment quelque chose qui manque dans les deux cas.
Emma B. : Outre les liens qu’on peut faire avec des films comme La Cité des enfants perdus ou d’autres fictions postapocalyptiques, voire l’univers cyberpunk de BioShock, je ne sais pas si cela fait partie de tes références, quelles seraient tes influences inavouables ? Ou avouables ? Comme tu veux.
Étienne Bianchi : La Cité des enfants perdus et BioShock sont des œuvres que j’aime beaucoup, mais qui ne font pas partie des influences de Shaârghot. Je trouve cela drôle de voir que les gens arrivent toujours à relier l’univers de Shaârghot à des choses qu’ils connaissent, en fonction de leur bagage culturel.
Je n’ai pas d’influences inavouables, car j’assume absolument tout, comme le fait que je peux écouter de la pop et des trucs comme ça. Je n’en ai absolument rien à secouer. Et je ne suis pas vraiment certain de savoir ce que sont des influences inavouables.
Emma B. : Denver, le dernier dinosaure, ou j’en sais rien…
Étienne Bianchi : Eh bien écoute, tu sais quoi, je ne vais pas citer Denver, le dernier dinosaure, mais je vais te citer Petit-Pied et la Vallée des merveilles. Le tout premier, parce que dedans, il y a une séquence qui m’a traumatisé quand j’étais gamin : des dinosaures tombent dans un liquide noir et forment une créature difforme avec plein d’yeux. Cette créature noire informe m’avait profondément marqué.
Je m’inspire beaucoup des peurs primitives pour créer tout ça. La peur du noir, des formes incompréhensibles, etc. Il y a aussi l’Uncanny Valley (NDLR : référence à la théorie de Masahiro Mori, où le malaise réside dans l’identification d’un personnage dont l’apparence est presque humaine, mais dont certains détails éveillent un sentiment de malaise indéfinissable). À partir du moment où un enfant peut en avoir peur, c’est qu’il y a quelque chose de primaire là-dedans. Un enfant, mine de rien, comprend facilement beaucoup de choses. Mais s’il y a quelque chose qui l’effraie de façon pure et primitive, je me dis : « Il y a un truc à bosser là-dedans. »
Emma B. : Oui, ce n’est pas forcément intellectualisé.
Étienne Bianchi : C’est ça, ce sont des choses qu’on a en nous. Et tu vois, par exemple, une des autres influences que j’ai eues, c’est quand j’ai rencontré mon ex, Leandra. Elle faisait énormément de paralysies du sommeil, mais à un niveau très, très poussé. Elle avait des hallucinations visuelles, sonores et sensorielles. Elle voyait parfois des créatures noires qui l’étranglaient dans son sommeil, en hurlant, et c’étaient des trucs abominables pour elle. Elle me dessinait ses visions, elle me racontait ce qu’elle vivait, c’était épouvantable.
Du coup, je me suis intéressé à ce phénomène de paralysie du sommeil et elle m’a parlé du Hat Man (l’homme au chapeau). C’est un personnage qui revient régulièrement dans l’esprit des gens qui font de la paralysie du sommeil. En gros, c’est un personnage grand, avec les yeux brillants, parfois les dents apparentes, et un chapeau. Ça peut être un haut-de-forme, un melon ou autre chose. J’avais déjà créé le personnage du Shaârghot à ce moment-là, mais je me suis dit que j’étais dans la bonne direction.
Un truc drôle à savoir, c’est que le Hat Man apparaît principalement chez les Occidentaux, je ne sais pas pourquoi. Les pays asiatiques n’ont pas le Hat Man, ils ont la vieille femme, par exemple. Une vieille femme voûtée avec les yeux qui brillent. Il y a des peurs collectives qui ont l’air d’avoir un côté presque génétique, en quelque sorte.
Emma B. : Est-ce que, dans Shaârghot, vous êtes des musiciens qui évoluent dans une scénographie hyper-immersive, ou bien des comédiens avec des compétences musicales ?
Étienne Bianchi : Ce sont des comédiens avec des compétences musicales, très clairement. On abandonne un peu notre personnalité avant de monter sur scène. Là, tel que tu me vois, je suis assez tranquille, alors que sur scène, je suis ultra-déchaîné. Dans la vie de tous les jours, je ne suis pas du tout comme ça. Quand on a développé et travaillé nos personnages, c’était pour qu’il y ait une vraie entité qui prenne part au show, pas juste nous qui jouons et faisons le show. Il fallait quelque chose qui ressemble presque à une possession. Donc il y a un petit lien avec le côté possession, chamanique, etc.
Emma B. : Comment est-ce que vous vous mettez en condition avant les concerts pour entrer dans la peau des personnages ? Physiquement, on sait que c’est assez fastidieux, mais mentalement, ça se passe comment ?
Étienne Bianchi : La peinture, en fait, ça aide. C’est véritablement une contrainte. Le corps gras te colle à la peau et te recouvre progressivement. Tu te sens presque prisonnier d’une deuxième peau. Quand tu te regardes dans le miroir, tu as du mal à reconnaître tes traits et ça t’aide à entrer dans le personnage. En plus, les accessoires qu’on rajoute finissent de nous modifier et nous permettent ensuite de ressentir l’état de transe.
Moi, je sais que maintenant, je peux invoquer cet état de transe assez facilement, quelques minutes avant de monter sur scène. J’essaie de mettre de côté ce que je suis, de réinvoquer le personnage, de prendre ses mimiques et ses façons de se déplacer et de parler.
Emma B. : Shaârghot, c’est une musique, un univers, des courts-métrages… Ce ne sont plus vraiment des clips à ce stade, c’est pensé dans les moindres détails…
Étienne Bianchi : Cela fait un petit moment qu’on n’en a pas fait. Ça me manque.
Emma B. : Y aura-t-il un jour un comics ? Je sais que ce n’est pas la première fois qu’on te pose la question.
Étienne Bianchi : Oui, c’est toujours prévu, mais il faut déjà qu’on finisse le Compendium.
Ça avance par à-coups avec Lilian. Mais oui, le comics, c’est quelque chose auquel je pense depuis des années. Le jeu vidéo, la série aussi, et je sais déjà comment faire tout ça. C’est juste qu’il manque…
Emma B. : C’est tout dessiné dans ta tête… ?
Étienne Bianchi : Ah oui, oui, c’est juste qu’il n’y a pas le budget.
Emma B. : Je suis curieuse, le Great Eye sera-t-il un jour totalement vaincu ?
Étienne Bianchi : Eh bien oui et non, tout simplement parce que s’il est vaincu sous cette forme, il reviendra sous une autre. Avec le Great Eye, il y aura toujours quelque chose d’équivalent ou de pire. Il y a un certain cynisme qui met en avant que, même si on arrive à se libérer de nos chaînes, ce n’est que temporaire et qu’on finira par se les remettre nous-mêmes.
Emma B. : En ce moment, vous tournez comme des avions…
Étienne Bianchi : C’est surtout maintenant que ça va beaucoup tourner. En novembre et décembre, on part pour un mois quasiment non-stop et on joue presque tous les jours. Donc là, ça va être fou.
Emma B. : Du coup, j’allais poser la question : est-ce que vous aurez le temps de penser à la suite ?
Étienne Bianchi : Je pense toujours à la suite. J’ai toujours des années d’avance. Je suis déjà sur la composition du prochain album et je peux te dire que, pendant la prochaine tournée, en novembre et décembre, il y aura déjà de nouveaux morceaux. Eh oui !
Emma B. : Tu ne t’arrêtes jamais, en fait…
Étienne Bianchi : De toute façon, je ne suis pas capable de m’arrêter. Je me suis rendu compte, il n’y a pas très longtemps, que je ne prenais pas de jour off. Je fais des jours où je travaille moins, mais à quel moment est-ce que je me dis : « Vas-y, je vais me prendre une journée, je ne vais rien branler » ?
En général, quand je le fais, c’est que j’ai une gueule de bois monstrueuse et que je ne suis pas en état de bosser. Sinon, c’est rare, ultra-rare, que je prenne du temps pour moi sans bosser. Du coup, maintenant, je me l’accorde de plus en plus, car je me dis que c’est quand même important de penser un peu à ma santé mentale.
Comme me le faisait remarquer un de mes potes : « Tu as quand même tabassé le dragon avec un pagne et une épée en bois de niveau 1 pendant des années, prends ton temps quand même un petit peu. » J’aime bien l’image.
Emma B. : J’allais te demander quel était ton fuel, mais finalement, la question serait plutôt : est-ce que tu arrives parfois à ne pas trop réfléchir ? J’imagine que le cerveau continue à tourner, mais bon.
Étienne Bianchi : Le cerveau continue à tourner perpétuellement, car de toute façon, je suis quelqu’un d’ultra-anxieux. Je n’ai pas de bouton off, je ne sais pas comment ça fonctionne. J’aimerais beaucoup arrêter d’entendre des voix dans ma tête qui me disent : « Fais ça, fais ça, ça va être génial. »
Mais avec le temps, il y a des moments où j’arrive un peu à lâcher prise, en me disant : « Ça va, t’inquiète, tu es capable de le faire, pose-toi un peu et profite, là. » Avant, je me rendais compte que je n’arrivais pas à profiter de l’instant présent, ce qui était un problème. J’avais besoin de boire pour arrêter de penser.
Au final, l’alcool est un redoutable ami et ennemi. Il permet de chasser l’angoisse temporairement et d’arrêter toutes les pensées parasitaires, ce qui est absolument génial, mais ça te plonge assez rapidement dans une spirale de « putain, c’est trop bien, j’ai arrêté de me prendre la tête, vas-y, je remets ça demain et après-demain ».
Comme beaucoup de gens qui sont neuroatypiques, je suis très sujet aux choses addictives. Maintenant, je me suis bien calmé avec ça, j’apprends à faire autrement. Mais pendant une certaine période de ma vie, c’était le bon moyen pour couper toutes ces pensées parasitaires qui m’encouragent à créer en permanence. Ça a l’air d’être une bonne chose, mais parfois, c’est à la limite du supportable, en fait.
Il y a vraiment quelque chose d’inarrêtable là-dedans. Et même, j’ai envie de te dire que ce que le monde extérieur te renvoie t’oblige à bouger dans cette espèce d’urgence.
Par exemple, sur les réseaux sociaux, il y a toujours une espèce de concours : « Moi, j’ai fait ça, j’ai fait ça, j’ai fait ça. » Et ça donne toujours l’impression d’être à la traîne. Du coup, tu culpabilises et tu veux toujours faire plus. Alors qu’en fait…
Emma B. : Le sentiment d’échec…
Étienne Bianchi : Oui, voilà. Le sentiment de… L’échec n’est pas si grave que ça, du moment que tu sais rebondir. Et puis il y a le sentiment d’injustice vis-à-vis des actualités, etc. Il y a quelque chose qui te met dans une colère perpétuelle, où tu as l’impression de ne rien pouvoir changer. Du coup, ça te donne envie de te défouler en permanence, de créer encore et encore. Et ce sentiment d’urgence est suramplifié par l’environnement.
Paris est une ville très stimulante, et c’est aussi pour ça que j’y ai habité pendant des années. Mais maintenant, je suis en train de me dire : « Bon, je sais que je n’ai pas besoin d’être stimulé à ce point-là pour continuer à créer. Est-ce que j’en ai encore besoin ou pas ? » Je commence à me poser la question.
Parce que je sais que maintenant, je peux invoquer cette stimulation un peu à volonté. Avant, il y avait cette peur de ne pas être capable de créer si je n’étais pas stimulé. Si je suis soigné, par exemple, tu vois, sur le plan psychologique.
Il y a beaucoup de gens qui ont peur de se débarrasser de leurs démons, car ils se disent : « Si je suis soigné, je ne pourrai pas créer comme avant. » Mais non, ils sont toujours là, c’est juste que tu as appris à les mettre dans une boîte. Tu leur dis : « Ferme ta gueule », et quand tu en as besoin, tu ouvres la boîte et tu t’en sers. Ça, une fois que tu l’as compris, ça te laisse beaucoup plus en paix. C’est plus simple pour créer.
Cette interview a été éditée à des fins de clarté et de concision.