Quinze albums pour raconter dix ans de rock et de metal. L’exercice paraît presque raisonnable, jusqu’au moment où il faut commencer à retirer des disques.
Les années 2000 sont une décennie d’éclatement : le nu metal devient gigantesque, le metal progressif se transforme, l’emo et le pop-punk envahissent la culture populaire, tandis que l’électronique s’infiltre partout.
Cette sélection ne cherche donc pas simplement les quinze « meilleurs » albums de la période. Chaque disque doit être excellent, mais aussi raconter quelque chose d’essentiel sur ce qui s’est passé entre 2000 et 2009. Pas de quotas par sous-genre : chacun doit pouvoir défendre sa place.
15. Riot! (2007) de Paramore
Riot! ressemble forcément à une capsule temporelle de la deuxième moitié des années 2000 : guitares pop-punk, refrains immenses et esthétique d’une époque. Mais le disque a mieux résisté que beaucoup de ses contemporains.
Une grande partie de cette longévité vient de Hayley Williams, déjà impossible à confondre avec qui que ce soit. Paramore n’a peut-être pas bouleversé le rock avec Riot!, mais le groupe a donné au pop-punk de cette période l’un de ses visages les plus durables.
14. Jane Doe (2001) de Converge
Jane Doe ne cherche pas à accueillir l’auditeur : il lui tombe dessus. Converge pousse hardcore et metal vers une musique chaotique, abrasive et presque abstraite, où la violence vient autant des ruptures que de la saturation.
Ce n’est clairement pas la porte d’entrée la plus évidente vers le metal des années 2000. Mais pour comprendre une immense partie du hardcore et du metalcore qui suivra, le disque devient difficile à contourner.
13. Fallen (2003) d’Evanescence
Fallen n’est probablement pas le disque le plus sophistiqué de cette liste. Ce n’est pas vraiment la question. Evanescence réussit à faire cohabiter hard rock, metal, esthétique gothique et mélodies pop dans un album devenu un phénomène générationnel.
Amy Lee en devient immédiatement le centre de gravité, avec une voix et une présence qui tranchent dans une scène mainstream encore très masculine. La place de Fallen dans une hiérarchie purement artistique peut se discuter. Son importance pour raconter les années 2000, beaucoup moins.
12. American Idiot (2004) de Green Day
Green Day aurait pu tranquillement vivre sur son statut de vétéran du punk des années 90. À la place, le groupe revient avec un opéra punk-pop politique suffisamment ambitieux pour relancer complètement sa carrière.
American Idiot parle directement de l’Amérique des années Bush, mais ses chansons ont largement survécu à ce contexte. Ce n’est peut-être pas le Green Day le plus brut. C’est celui qui montre jusqu’où le groupe pouvait pousser sa formule sans perdre son efficacité.
11. Leviathan (2004) de Mastodon
Moby-Dick, du sludge, du metal progressif et des riffs gigantesques : Leviathan pourrait facilement être trop ambitieux pour son propre bien. Il ne l’est presque jamais.
Mastodon comprend surtout que le concept ne doit pas écraser la musique. Derrière la construction du disque, il reste quelque chose de profondément physique. Une des grandes réussites du metal des années 2000 : être cérébral sans perdre les tripes.
10. The Black Parade (2006) de My Chemical Romance
Avec le recul, The Black Parade paraît presque trop grand pour l’étiquette emo. My Chemical Romance part bien de cette scène, mais regarde plus loin : punk, pop, hard rock et théâtralité se mélangent dans un album qui n’a jamais peur d’en faire trop.
Certains disques vieillissent avec leur génération. Celui-ci semble avoir gagné en stature. Son ambition paraît aujourd’hui moins excessive qu’évidente.
9. Iowa (2001) de Slipknot
Slipknot devient énorme tout en enregistrant un disque profondément hostile. Tout semble plus sombre sur Iowa : les riffs, les voix, les atmosphères et cette impression de malaise qui colle à l’album.
C’est précisément ce qui le rend essentiel. Peu de groupes aussi populaires ont proposé quelque chose d’aussi brutal sans donner l’impression de négocier avec leur propre succès.
8. From Mars to Sirius (2005) de Gojira
From Mars to Sirius parvient à être immense sans devenir froid. Gojira est technique, lourd et précis, mais les atmosphères et les préoccupations écologiques donnent au disque une identité qui dépasse rapidement le simple exercice de metal extrême.
Et puis il y a Flying Whales, suffisamment étrange et monumental pour résumer à lui seul une partie de cette singularité. Gojira ne représente déjà plus seulement une scène française : le groupe construit quelque chose d’universel.
7. Blackwater Park (2001) d’Opeth
Avec Blackwater Park, les frontières internes du metal semblent soudain beaucoup moins importantes. Death metal, rock progressif, passages acoustiques et longues montées mélancoliques peuvent cohabiter tant que la composition tient. Et elle tient remarquablement bien.
L’album demande du temps, mais cette lenteur d’assimilation fait partie de son pouvoir. Opeth montre que la brutalité peut aussi venir du contraste, de l’attente et de ce qui arrive après le silence.
6. Songs for the Deaf (2002) de Queens of the Stone Age
Josh Homme, Mark Lanegan, Dave Grohl et des riffs gigantesques : Songs for the Deaf possède suffisamment d’arguments avant même de parler de sa construction.
Mais c’est justement sa cohérence qui le fait monter aussi haut. Pensé comme un trajet accompagné par différentes stations de radio, le disque possède une véritable continuité sans sacrifier les chansons. Peu d’albums résument aussi bien ce que le rock des années 2000 pouvait avoir de massif, étrange et immédiatement jouissif.
5. Lateralus (2001) de Tool
Les morceaux sont longs, les rythmiques complexes et les ambitions immenses. Pourtant, Lateralus reste profondément physique. C’est peut-être son plus grand tour de force.
La complexité sert ici la tension et cette manière très particulière qu’a Tool de laisser un motif tourner jusqu’à devenir presque hypnotique. Lateralus est cérébral, évidemment. Mais il fonctionne aussi dans le ventre. Et surtout, il ne ressemble à personne d’autre.
4. Hybrid Theory (2000) de Linkin Park
Raconter les années 2000 sans Hybrid Theory reviendrait à enlever une pièce énorme du puzzle. Linkin Park rassemble rap, metal, électronique et mélodies pop avec une fluidité qui paraît presque évidente aujourd’hui.
Surtout, le groupe transforme ce mélange en chansons immédiatement identifiables, capables de servir de porte d’entrée vers le metal à toute une génération. Peu de disques résument aussi directement leur époque.
3. Toxicity (2001) de System of a Down
Plus Toxicity est observé de près, moins son succès paraît logique. System of a Down accélère, freine, hurle, devient mélodique, introduit des influences improbables et parle politique sans jamais devenir raisonnable.
Et pourtant, les chansons restent en tête. C’est là que se trouve le génie du disque : transformer l’instabilité en langage accessible sans vraiment simplifier la musique. Peu d’albums montrent aussi bien qu’un groupe metal pouvait devenir gigantesque en restant profondément étrange.
2. White Pony (2000) de Deftones
Deftones aurait pu rester enfermé dans le nu metal. White Pony montre précisément le moment où ce cadre devient trop petit.
La lourdeur reste présente, mais elle change de fonction. Les guitares deviennent parfois textures, les atmosphères prennent davantage d’espace et Chino Moreno apporte une sensualité étrange là où beaucoup de groupes contemporains cherchent surtout l’impact frontal.
Avec le recul, White Pony ne ressemble pas seulement à un grand album de 2000. Il ressemble aussi à un disque que beaucoup de groupes essaieront de prolonger vingt ans plus tard.
1. Kid A (2000) de Radiohead
Après OK Computer, Radiohead aurait pu continuer dans la même direction. Avec Kid A, le groupe choisit plutôt la rupture : électronique, ambient, traitements de voix et textures prennent le relais des guitares.
Ce n’est pas nécessairement l’album le plus facile de cette liste, ni la porte d’entrée la plus immédiate. Mais si l’objectif est de comprendre ce qui change au passage du siècle, aucun autre ne paraît aussi symbolique.
Kid A annonce un monde dans lequel le rock n’a plus besoin de défendre ses frontières. Pour commencer les années 2000, difficile de trouver meilleur point de rupture.
Ceux qui restent à la porte
Quinze albums, c’est peu. Bleed American de Jimmy Eat World aurait facilement pu entrer dans la sélection, tout comme The End of Heartache de Killswitch Engage, Turn on the Bright Lights d’Interpol, Fever to Tell de Yeah Yeah Yeahs ou Hot Fuss de The Killers.
Disturbed, Limp Bizkit et Fall Out Boy racontent eux aussi très bien la décennie. Mais avec seulement quinze places, représenter une époque ne suffit plus : il faut aussi défendre le disque face aux quatorze autres.
Une décennie impossible à enfermer
Ce qui ressort finalement de cette sélection, c’est qu’elle ne raconte presque jamais deux fois la même histoire. Radiohead démonte les frontières du rock, Linkin Park mélange les genres, Tool et Opeth étirent les formes, Gojira et Mastodon cherchent leur propre définition du metal moderne, tandis que Slipknot montre qu’une musique extrêmement agressive peut devenir gigantesque.
Quinze albums ne peuvent évidemment pas résumer entièrement les années 2000. La décennie est beaucoup trop éclatée pour cela. Mais s’il fallait réduire encore la sélection, Kid A, White Pony, Toxicity, Hybrid Theory et Lateralus formeraient un noyau particulièrement difficile à écarter.
Pas parce qu’ils seraient objectivement supérieurs à tout le reste. Parce qu’ils racontent cinq manières différentes de prendre les règles héritées des années 90, de les tordre et de voir ce qui pouvait encore en sortir.