Album of the Year

Faith No More
Album of the Year

Review de , le

Il était une fois un groupe. Oui un groupe. Un condensé d’individualités, comment dire… quelque peu disparates : un batteur funk ambidextre avec des dreadlocks qui a longtemps tourné avec Ozzy Osbourne, un claviériste gay qui fit l’un des premiers coming-out du métal, un guitariste mutique qui en a remplacé un autre chevelu parti cultiver des potirons, un bassiste blond rondelet et jovial, et un chanteur aux vocalises aussi fortes en crooner italien de l’entre-deux guerres qu’en black métalleux Norvégien condamné à de la prison pour meurtre avec actes de sadisme.

Cela va dans des directions un peu différentes soit, mais le miracle est là. Il n’a suffi que d’un peu de salive à peine épaisse pour en réussir l’amalgame. Celui, parfait, de créer ce que certains (dont moi les jours impair), considèrent comme le plus grand groupe du monde, Faith No More. Si vous n’êtes pas d’accord, en tous cas le plus inspirant. Korn, Incubus, Limp Bizkit, Deftones, 311, System Of A Down et bien d’autres rejetons de pères volages, délurés et inconséquents ont tous eu une seule mère, la même, constante, nourrissante, aimante, violente : Faith No More.

L’évolution musicale des cinq de San Francisco a été souvent le sujet de désaccords. Il y a les puristes, qui ne jurent que par la période Jim Martin qui a pris fin avec l’extraordinaire « Angel Dust ». Il y a quelques rares autres, qui ont découvert FNM sur « King for a day… fool for a life time » sorti en 1995, et qui ont mal compris la démarche, l’assimilant (à raison, mais de façon exclusive) à une sorte de précurseur de la vague néo métal à venir. Et il y a les autres, dont votre serviteur, qui embrassent l’œuvre dans son ensemble (imaginez-vous, même la période Chuck Mosley, c’est dire), dans sa complexité. Et qui veulent s’arrêter aujourd’hui sur l’album le plus incompris du groupe le plus sous-estimé de l’histoire du métal : Album Of The Year (AOTY).

On peut tout d’abord difficilement faire plus étrange et obscure en termes de packaging que les albums de FNM, tout au long de sa carrière (pour les non-initiés : sur « Angel Dust « un Cygne majestueux côtoyait une boucherie industrielle qui, elle, faisait suite aux membres du groupe déguisés en chœurs de l’armée rouge…). Mais l’étrangeté n’est pas antinomique de la pertinence. Idem pour les titres d’albums. Sur la pochette de AOTY, une photo en noir et blanc montrant un personnage à la fenêtre d’un train (l’ancien président Tchèque Tomas Guarrigue Masarik), et l’intérieur surprend par sa sobriété d’ascète. Mais tout ceci, ainsi que les couleurs du package (gris, bordeaux et vert gangrène) est d’une cohérence parfaite avec le contenu musical. Et un appel, aussi, à l’introspection.

On pourrait dérouler les différentes pistes et les décrire une à une séparément, mais ceci ne me semble pas le plus juste pour cet album. AOTY n’est pas un album concept, mais les douze morceaux qui défilent en moins d’une heure, aussi différent en style (hardcore saccadé, ballade mielleuse, rengaine policière ou chanson de peloton d’exécution) ont quand même comme le point commun de la noirceur et du cynisme, mais quelle complémentarité…

Nous avons chacun, de par nos histoires personnelles, notre propre façon d’écouter, de se figurer, de métaboliser puis de décrire un album. Nous avons tous, aussi, malgré les paroles des chansons écrites noir sur blanc, notre façon d’imaginer une histoire autre qui siérait à telle ou telle mélodie, mieux que son compositeur. Parfois, il arrive même qu’on voit dans certains textes une signification autre que l’auteur, texte qui n’en a probablement même pas. Dans AOTY j’ai cru voir un conte de fée. Oui, il s’agit du petit poucet.

Dans Collision, on commence, avec une batterie syncopée et des samples fourbes, par voir des parents qui préparent leur coup dans la pénombre. L’extraordinaire Stripsearch ? La balade du petit poucet et de ses frères dans les bois, calmes et résignés, à l’aube. « Give yourself away »… Last cup of sorrow rappel le moment où ils se retrouvent abandonnés à leur triste sort : Nous y voilà donc. La douleur, les courbatures la trahison, mais teintée d’une sorte de rigolade résignée qui crie au monde « nous allons nous démerder ». Qu’allons-nous faire maintenant ? « You Might Surprise Yourself ».

Naked in front of the computer… euuuhhh, je sèche. Helpless : Balade extraterrestre qui rappelle la détresse des parents qui ne peuvent toujours pas subvenir aux besoins de leurs enfants, et qui se voient contraints de retenter leur chance dans la forêt. « Don’t Want Your Help, Dont Need Your Help ». Et ainsi de suite. On pourrait continuer comme ceci pour tout l’album, la seconde partie n’étant pas en reste. On pourrait tout aussi bien raconter une histoire différente également.

Et pourtant malgré tout ça, toute cette inspiration sublimée par un Mike Patton que jamais personne n’égalera, pourtant, il y a un bémol. J’ai presque honte de le dire tellement je respecte ces gars. Il y a, ou plutôt, il n’y a plus, quelque chose. En effet, on pensait que « King For a Day… » était une parenthèse avant de revenir au lyrisme de « Angel Dust ». Ce lyrisme, ce bonbon rose et tellement sucré qui, au détour d’un morceau trash ou hardcore, n’avait pas honte de surprendre. Pas d’amertume ou d’acidité dedans, juste du rose et du sucre.

Eh non, fini. AOTY, au-delà de la vague plaisanterie du titre de l’album, sorte de prophétie auto réalisatrice de son succès commercial mitigé (musiciens se disant peu inspirés, quelques jours à peine pour l’enregistrer, avant d’annoncer un an plus tard leur séparation) s’avance un peu plus loin dans la noirceur épaisse d’un goudron refroidi. Et cette mélasse se diluera à peine pour « Sol Invictus », l’album de la reformation, vingt ans plus tard. La faute peut-être à d’autres choses en tête, d’autres aventures à venir (on ne peut pas s’empêcher de voir une similitude entre AOTY et le premier album de Tomahawk)…

« C’est affolant de voir que le public ne veut écouter que ce qu’il connaît déjà. » déclarait FNM. C’est souvent vrai. La musique qu’on écoute peut être tellement répétitive, pire, tellement prévisible. Certaines musiques donnent envie de cogner, de courir ou de se. Déhancher. Mais avec cet album, on s’arrête. On retire ses œillères, les globes oculaires regardent sur les côtés, peuvent même regarder dans nos cervelles. Et on se surprend à rire de ce qu’on y trouve. « You Might Surprise Yourself ».

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8 Commentaires

    1. P3, merci pour ton commentaire.
      Les goûts et les couleurs… (moi même je suis un fan absolu de FoaBP). Même si tu n’aimes pas Patton, on ne peut pas lui enlever le fait que c’est un des meilleurs appareils phonatoires que l’histoire de notre belle musique a connu.
      Quant au titre, et c’est ce que j’aime avec ce groupe, et cela résume l’album. C’est entre le 3ème et le 5 ème degré…

    2. FNM l’a intitulé AOTY pour se moquer de la tendance “marketing musical” des maisons de disques, à promouvoir des albums avec ce pompeux “album de l’année”.
      25 ans plus tard, on constate que cette tendance est toujours d’actualité !
      Et pas simplement dans la musique….

    3. @jizzlobber: d’où tiens tu que FNM voulait se moquer du marketing musical? C’est facile de dire ça pour défendre un groupe sans citer de sources…. On parle de labels qualité ici, effectivement c’est toujours très d’actualité et surtout dans l’alimentaire, où le procédé est au summum…. mais c’est un autre débat (quoique bonne musique et bonne bouffe ça se marie bien !)

    4. La source ? une interview de Billy Gould en 1997 :
      https://pattonfans.wordpress.com/2013/10/13/en-faith-no-more-interview-1997-the-albun-netwok-magazine/
      Si tu as la flemme de tout lire, voilà l’extrait concernant le titre de l’album :
      “…“The same can be said for the name of the album. It has really taken on a life of its own since coming up with the title Album Of The Year. On one hand it took a whole year to record, so it really is the ‘album of the year’. But is also a tongue and Cheek joke. It is a response to the way things are over-hyped these days. This level of hype and the threshold of a person’s credibility has been taken to such an extreme that the title becomes a relevant statement of the times.” Over the years many artists have been labeled wild cards – renegades that are outside the fringe of conventional music.

      Do you feel Faith No More is now caring that flag?

      “We have been ignored over the last couple of years. For a lot of people, especially in the music industry, everything would probably be better if we just went away. Our music makes it very difficult for radio programmers to categorize because we the wild card that doesn’t fit into any one format. If the world were orderly and neat with everything fitting into its’ predetermined slot, the whole business would run much more efficiently. But that is fantasy and this is reality. For better or worse, people today are on the bandwagon where everyone belongs to a particular group. So by giving the record the title Album Of The Year, it is our way of injecting a little obstinacy into reality.”

  1. TO13, merci pour ton commentaire.
    Tu sais qu’apprécier un groupe ou un album est une affaire de rencontre et de disponibilité. Tu peux détester un truc et le redécouvrir des années plus tard. Je ne peux que t’inciter à les réécouter !

  2. J’aime beaucoup ta review, je ne suis pourtant pas fan du groupe mais il est vrai que ce groupe a inspiré tous ces groupes que tu as cité (sûrement seul branche du Metal que je n’aime pas) et c’est plutôt respectable.

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