Quinze albums pour raconter plus de cinquante ans de metal ? Forcément injuste. L’idée n’est donc pas de désigner les « meilleurs », mais de retenir les disques qui ont vraiment déplacé les lignes : un son, une façon d’écrire, une nouvelle définition de la lourdeur.
De Black Sabbath à Gojira, voici quinze albums qui ont changé le metal… et souvent donné aux suivants l’envie d’aller encore plus loin.
Black Sabbath : Paranoid (1970)
Difficile de commencer ailleurs. Tony Iommi aligne des riffs lourds, simples, menaçants ; Ozzy Osbourne leur donne cette voix presque irréelle. War Pigs, Iron Man, Paranoid : une bonne partie du vocabulaire du metal est déjà là. Le heavy, le doom et le stoner passeront des décennies à creuser ce sillon.
Judas Priest : British Steel (1980)
Black Sabbath avait ouvert la porte ; Judas Priest transforme le metal en langage à part entière. Plus tranchant, plus direct, moins attaché au blues, British Steel fixe une esthétique avec Breaking the Law et Metal Gods. Le metal ne possède plus seulement un son : il a désormais ses propres codes.
Iron Maiden : The Number of the Beast (1982)
Bruce Dickinson arrive, et tout paraît soudain plus grand. Les mélodies montent, les histoires prennent de l’ampleur, le heavy devient presque cinématographique. Run to the Hills rassemble les foules ; Hallowed Be Thy Name ouvre des horizons. Le power metal et le heavy mélodique prendront des notes.
Metallica : Master of Puppets (1986)
Metallica aurait pu simplement jouer plus vite. Le groupe choisit de voir plus grand. Les riffs restent féroces, mais les morceaux respirent, bifurquent, frôlent parfois le progressif. Battery, Master of Puppets, Orion… brutalité et ambition cessent d’être incompatibles.
Slayer : Reign in Blood (1986)
Même année, philosophie opposée. Slayer compresse le thrash jusqu’à l’asphyxie : moins de trente minutes, presque aucun répit. Angel of Death et Raining Blood repoussent la violence du genre à un niveau encore rarement entendu. Après ça ? Le death metal peut entrer.
Death : Scream Bloody Gore (1987)
Cru, morbide, presque primitif… et justement essentiel. Chuck Schuldiner pousse le thrash vers une musique plus brutale, gutturale et macabre. Death deviendra beaucoup plus sophistiqué par la suite, mais Scream Bloody Gore capture autre chose : le moment où un nouveau genre commence réellement à prendre forme.
Megadeth : Rust in Peace (1990)
Le thrash pouvait-il encore devenir plus technique sans perdre son mordant ? Rust in Peace répond oui. Riffs labyrinthiques, changements rythmiques, solos de Marty Friedman : tout frôle la démonstration, sans jamais y sombrer. Holy Wars… The Punishment Due reste un cours magistral donné à pleine vitesse.
Pantera : Vulgar Display of Power (1992)
Pantera comprend une chose simple : pour devenir plus lourd, inutile d’aller toujours plus vite. Il suffit parfois de laisser tomber le riff au bon endroit. Dimebag Darrell fait de cette idée une arme ; Walk en devient le manifeste. Le groove metal vient de trouver son disque emblématique.
Mayhem : De Mysteriis Dom Sathanas (1994)
Glacial, hostile, spectral : De Mysteriis Dom Sathanas donne au black metal norvégien l’un de ses monuments. L’histoire tragique de Mayhem a parfois éclipsé la musique ; dommage. Derrière le mythe reste un album dont les guitares, l’atmosphère et la noirceur contamineront durablement le metal extrême.
Sepultura : Roots (1996)
Groove, hardcore, percussions, influences brésiliennes… Roots aurait pu ressembler à un collage. Il sonne comme un bloc. Sepultura ne cherche plus seulement à jouer plus lourd ; le groupe change la matière même de cette lourdeur. Roots Bloody Roots enfonce le clou avec un riff presque rudimentaire, mais colossal.
Tool : Ænima (1996)
Metal ? Rock alternatif ? Progressif ? Tool rend rapidement la question secondaire. Sur Ænima, les rythmes se tordent, les morceaux prennent leur temps et la tension finit toujours par trouver une sortie. Stinkfist, Forty Six & 2, Ænema : étrange, complexe… et terriblement accrocheur.
Deftones : White Pony (2000)
Deftones aurait pu rester dans le nu metal. White Pony préfère regarder ailleurs : électronique, silences, sensualité, guitares massives, atmosphères presque rêveuses. Digital Bath et Change (In the House of Flies) montrent une autre manière d’être lourd. Beaucoup de groupes actuels vivent encore dans cet écho.
System of a Down : Toxicity (2001)
Sur le papier, rien ne devrait tenir. Metal, punk, mélodies arméniennes, ruptures absurdes, politique… pourtant, Toxicity fonctionne avec une évidence déconcertante. Chop Suey! et Aerials deviennent énormes ; System of a Down, lui, ne devient pas plus sage. Voilà peut-être son plus beau tour de force.
Opeth : Blackwater Park (2001)
Growls, guitares acoustiques, death metal, progressif : chez Opeth, les contrastes ne s’opposent plus. Ils se nourrissent. Les morceaux s’étirent, mutent, disparaissent avant de revenir plus lourds. Blackwater Park demande de la patience ; il offre en échange l’un des sommets du metal progressif extrême.
Meshuggah : Nothing (2002)
À la première écoute, Nothing ressemble presque à une machine déréglée. Guitares abyssales, motifs répétitifs, rythmes qui semblent trébucher sans jamais tomber… Meshuggah invente une lourdeur mécanique et étrangement hypnotique. Une génération entière s’engouffrera dans la brèche ; le djent finira même par recevoir un nom.
Gojira : From Mars to Sirius (2005)
Avec From Mars to Sirius, Gojira cesse de ressembler à ses influences. Death metal, groove, riffs mécaniques et respirations atmosphériques servent un univers traversé par l’écologie et la spiritualité. Flying Whales résume parfaitement le disque : ça flotte, ça menace… puis tout s’effondre.
Quinze albums, quinze façons de déplacer les lignes
Il manque forcément des géants. C’est le problème avec quinze places.
Mais le fil apparaît : Black Sabbath invente une lourdeur, Judas Priest et Iron Maiden lui donnent ses codes, Metallica et Slayer l’accélèrent, Death la pousse dans l’extrême, Pantera la fait groover. Puis Tool, Deftones, Opeth, Meshuggah ou Gojira recommencent à brouiller les frontières.
Au fond, c’est peut-être le meilleur critère pour entrer dans cette liste : ne pas seulement avoir marqué son époque, mais avoir rendu la suivante un peu différente.